Marie-Claude

Yverdon, CH

Mes premiers 20 ans

Il était une fois, dans une belle et grande maison sise à deux pas des clapotis du lac de Neuchâtel, un homme et une femme qui, déjà papa et maman de deux p’tits gars, eurent l’immense joie d’accueillir, au beau milieu d’un mois d’août ensoleillé, une ravissante petite fille qu’ils prénommèrent Marie-Claude…

À peu de choses près, n’est-ce pas un peu le début de chacune de nos histoires que nous pourrions raconter tour à tour, sur le style enchanteur d’un merveilleux conte de fées ?

En réfléchissant à ce : « comment me raconter ? », c’est ce que j’ai pensé du moins… pour le prologue. Puis, au fur et à mesure que nos pages se tourneraient, interviendraient alors des différences multiples, faisant de chaque histoire une histoire unique et non interchangeable !

Dès lors, bien consciente que les brins dont sont tissée la mienne ne sont ni plus beaux ou colorés, ni plus rugueux ou plus souples que ceux tissant chacune de nos histoires, c’est pour répondre à la demande de Liliane que, ce soir, je vais vous raconter quelques pages de la mienne : pas parce qu’elle est plus intéressante qu’une autre mais, tout simplement, parce que je n’en ai qu’une qui, peut-être, vous rejoindra dans vos « hier » ou « avant-hier » mais, surtout et je l’espère, dans vos ici et maintenant de femme du 21ème siècle… unique au monde.

Dans le quiz me présentant dans le blog, on peut lire que mon parfum préféré est celui de la fumée du feu imprégnant mes cheveux et mes vêtements et que mes occupations favorites sont de jouer à l’eau avec mon Karcher et – sans être pyromane – d’allumer des feux dehors et dans mon poêle ! Et c’est vrai que, du plus loin que je m’en souvienne, j’ai toujours aimé courir dans la fumée des feux de l’automne, lorsque mon père brûlait les énormes tas de feuilles mortes au bord du lac ! Un autre parfum dont je raffolais était celui du goudron fraîchement répandu sur la route, et dont je me tartinais généreusement les jambes et les bras pour « sentir bon ! », disais-je à ma mère me frottant à la benzine avant de me plonger dans la baignoire tandis que je criais « non ! j’veux pas ! »

En fait, lorsque je regarde l’enfant que j’étais avec le regard attendri de la grand-maman que je suis aujourd’hui, je dirais que, jusqu’à l’âge de 5 ans, j’ai plutôt été une petite fille espiègle, n’aimant pas trop les robes et enviant les pantalons tyroliens en cuir de mes frères… n’aimant pas les poupées si ce n’est ma Lolotte, bébé de caoutchouc qui plus est mon doudou… n’aimant pas le jardin d’enfants si ce n’est pour l’aventure exaltante de faire l’école buissonnière… et préférant passer des heures sur sa balançoire en chantant à tue-tête plutôt que de manger au réfectoire de l’internat dont mes parents sont les directeurs. Bref, une petite fille insouciante, vivant joyeusement sa vie d’enfant un brin rebelle jusqu’au jour où…

Là, mes souvenirs prennent l’allure de flashs sans chronologie :

  • J’ai 5 ans et me réveille un matin dans le lit vide de mes parents. Sur la table de nuit, dans une boîte transparente, un petit moulin fait de perles multicolores et, sur le duvet à mes pieds, une robe de chambre rose à pois blancs que j’enfile pour partir, avec ma Lolotte, chercher ma maman partout dans la maison mais… personne !
  • Un soir, j’écoute mon père, assis dans notre chambre d’enfants, nous expliquer vaguement que maman, fatiguée, est partie se reposer quelques temps dans un hôpital, ou une espèce de colonie, bref… je ne sais plus très bien !
  • Ensuite… plus rien : le trou noir !
    … j’apprendrai, bien plus tard, que ce « trou noir » fut rempli des échos de ma voix hurlant « maman » durant des heures au bord du lac…

De notre départ de la grande maison, également le trou noir et…

  • 2 déménagements plus tard, j’ai 6 ans et, curieusement, nous vivons chez mon grand-père (le père de ma mère) où mes frères et moi avons reçu chacun un sapin de Noël miniature. Et j’ai souvenir, après une triste et longue promenade familiale dans les rues glacées et illuminées de Lausanne, d’avoir passé la veille de Noël seule dans ma chambre puis, les jours suivants, d’avoir fait des « mouillettes » avec l’énorme et dur biscôme que j’avais reçu comme
    cadeau !
  • À cette même période, notre père nous dit que, même si nous ne le voulons pas, nous devons aller voir notre mère. De cette rencontre où il nous a conduits à nos corps défendants, je n‛ai que le souvenir de l’avoir vouvoyée en lui criant : « Vous n’avez pas le droit de prendre mon frère sur vos genoux : c’est le mien et pas le vôtre ! » Ensuite, sur le chemin du retour, j’entends encore clairement les mots de notre père nous reprocher de l’avoir laissé tout seul pour aller voir cette garce qui nous avait lâchement abandonnés un soir de Noël !

Avant de poursuivre, j’aimerais m’arrêter sur les profonds dégâts qu’a provoqués la déformation de la vérité sur ma mémoire vive et perméable d’enfant. Certes : si ma mère est effectivement partie sans préavis avec un autre homme, ce ne
fut pas, comme tout notre entourage nous l’a fait croire durant des décennies, le soir de Noël, mais au début du mois de décembre et, su à temps, ça aurait tout changé quant à mon rapport à la fête de Noël que j’ai longtemps vécue comme une veillée mortuaire !

S’ensuit un nouveau déménagement où, cette fois-ci, je me retrouve pour quelques temps la seule… « femme » au milieu de 3 hommes : mon père et mes 2 frères. Du coup, pour m’identifier à la tribu, je joue « les durs », apprend à serrer le poing comme un garçon ce qui revient à dire : pas comme ci… mais comme ça ! À demander au coiffeur de me couper les cheveux « tout court, comme un garçon ! », à serrer les dents, à ne pas pleurer pour un oui ou un non tout en me jurant que l’on ne me ferait jamais dire ce que je ne veux pas dire, dussé-je garder le silence !

J’ai 7 ans, l’âge de raison, dit-on ? Mais quelle raison ? Celle du plus fort, mon père, qui est toujours la meilleure ? En tout cas, une règle est profondément gravée dans ma p’tite tête : « Ne jamais prononcer le mot « maman »… et surtout pas
devant lui ! Ne jamais en parler ! Ne jamais dire qu’elle me manque en pleurant ! Ne jamais chercher à la revoir » Et ça, je l’avais déjà bien compris lors de la seule visite à laquelle nous avons eu droit et où, à 6 ans, j’ai entamé, sans m’en rendre compte, un cinglant processus de détachement défensif en la vouvoyant et en l’appelant « Madame » !

J’ai 7 ans, l’âge de raison et pourtant… je recommence à mouiller mon lit ! Je refuse, à l’école, d’apprendre des « trucs de femmes » tels coudre, broder ou tricoter et, quand on me demande où estma maman, je dis qu’elle est morte !

… et puis, 7 ans, c’est l’âge des débuts du catéchisme à l’école catholique où j’apprends 2 chants qui bercent mes nuits : « Bonsoir Jésus, bonsoir mon petit frère, bonsoir Jésus, endors-toi avec moi… » et ouvrent mes journées : « Mon petit Jésus bonjour, je te donne mon amour… ». Catéchisme où j’apprends aussi à réciter le « Notre Père » en omettant consciemment le « pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé », convaincue que, si je déçois Monsieur l’Abbé, mon petit Jésus, Lui, me comprend et me donne raison !!!

À cette même période, notre père cherche activement une gouvernante pour s’occuper du ménage et de ses 3 enfants. Plusieurs viennent se présenter : des vieilles, des gnan-gnan, des empotées bref : aucune ne fait l’affaire jusqu’au jour où Mary Poppins… non ! mais certainement sa cousine… reçoit tous nos suffrages et est engagée à l’unanimité !

S’ouvre alors une presque joyeuse période où la petite fille réfractaire et complètement déstabilisée que je suis s’apaise doucement grâce à la patience de cette jeune fille à la main de fer dans un gant de velours. Grâce à elle – enfin ! – j’apprends à déchiffrer mon syllabaire sans gémir et cafouiller, à nouer mes chaussures sans râler et emmêler les lacets et, cerise sur le gâteau, à accepter, à 9 ans, d’apprendre à lire les heures sans confondre les aiguilles et sans maudire les horloges !

9 ans : l’âge de ma 1ère communion. Je suis si heureuse de pouvoir enfin recevoir « mon petit Jésus » pour de vrai dans mon coeur que, non contente d’aller communier à la messe du dimanche, je me lève chaque matin aux aurores pour assister à la messe matinale et communier avant d’aller à l’école… ce qui n’empêche pas ce constat réaliste de mon meilleur copain à sa maman : « J’comprends pas : Marie-Claude, elle va se confesser tous les samedis et communier tous les jours et elle dit plein de gros mots ! » Hé oui ! Une petite fille toute normale dans un cadre presque rééquilibré entre son père, ses 2 grands frères et… une sorte de maman de substitution. Une petite fille et pas une sainte, vivant une candide forme de compagnonnage avec son petit Jésus, même si son papa n’y croit, mais alors pas du tout !

Avec du recul, je me suis souvent demandée : « Mais qu’est-ce qui a fait que le « Bon Dieu » (comme on avait coutume de le nommer) et le « Petit Jésus » ne m’aient jamais intimidée ou fait peur… au point que j’ai l’honnête sentiment de ne pas y être pour grandchose si ce n’est, dès ma prime enfance … d’être « tombée dans la marmite de la foi » ! »… la foi comme un petit enfant ! L’une des réponses, je l’ai reçue bien plus tard, d’une vieille demoiselle me disant : « Oh ! J’ai très bien connu votre grand-mère et je me souviens l’avoir rencontrée, juste après votre naissance ! Elle vous tenait amoureusement dans ses bras et vous contemplait avec tant de douceur et de fierté que, dans mon coeur, j’ai fait cette prière : « Mon Dieu, garde cette petite fille pour toi ! »… ainsi donc, comme dans les contes et sans que je le sache, une fée s’était penchée sur mon berceau !!! Fin de la parenthèse !

Avec l’arrivée de cette jeune fille, mes frères et moi aurions pu couler des jours normaux, sans trop penser à notre mère mais… ce n’est pas vraiment le cas. Chaque week-end et aux vacances, elle retourne chez elle ! Dire que lorsqu’elle n’est pas là, notre vie est un enfer serait exagéré. Cependant, dès qu’il n’enseigne pas et qu’il a congé, notre père se « lâche » et s’autorise pas mal de verres de vin. Si certains ont, comme on dit, « la cuite joyeuse », ses cuites à lui sont mauvaises.

  • Certains samedis, alors que nous l’attendons pour dîner, nous le voyons arriver très en retard et là, sans raison, nous invectiver : « Quand je pense que cette garce vous a abandonnés et m’a laissé tout seul avec vous ! Fumiers, ordures, vous ne vous rendez pas compte de tous les sacrifices que je fais pour vous ! »
  • Les vacances de Noël sont bien entendu les pires et j’ai le souvenir que nous nous sommes enfuis et enfermés au galetas pour ne plus l’entendre parler et parler encore de notre mère alors que nous, nous n’en avons pas le droit !
  • Certains soirs, alors que nous dormons déjà, nous l’entendons entrer brusquement dans notre chambre pour vider rageusement nos armoires et nous sommer de tout replier et remettre en ordre avant de nous recoucher !
  • Un dimanche après-midi, lors d’une balade dans le Jura, il arrête la voiture, nous fait descendre et nous aligner au bord de la route d’où nous distinguons, un peu en contrebas, une maison devant laquelle se tiennent une femme et quelques enfants. Et là de nous lancer : « Voilà ! Regardez votre… mère ! Tirez-lui la langue et crachez par terre… Vous m’entendez ! Faites ce que je vous dis ! » … et, apeurés, c’est ce que nous faisons. Retour lourd et silencieux… Surtout ne pas dire un mot ! Surtout ne pas pleurer. Quand nous arrivons, il doit être 17 ou 18 heures et là, sans raison, nous sommes expédiés au lit sans souper…

…sinon, à jeun d’alcool, mon père est un homme charmant, cultivé, musicien, plein de bienveillance et d’humour … avec lequel j’ai beaucoup ri et dont je puis dire, avec du recul, que les soins un peu maladroits étaient attendrissants et émouvants ! À ce niveau, il m’a fallu beaucoup de temps – en fait, + de 50 ans ! – pour admettre et oser dire qu’en dehors de son travail, ce papa que j’aimais de tout mon coeur tout en le craignant était malheureusement alcoolique !!!

1960 : j’ai 10 ans ½ et ai réussi les examens d’admission pour entrer au collège secondaire. C’est aussi à ce moment que notre jeune fille m’annonce qu’elle va bientôt s’en aller pour se marier. Au début, je ne veux tout simplement pas la croire, en dépit de la photo de son amoureux trônant sur sa table de nuit et pour lequel elle tricote un pull-over jaune ! Du coup, je redouble d’obéissance et de gentillesse, imaginant un scénario dans lequel, nous préférant à lui, elle va sûrement rester chez nous pour toujours ! De son départ – nouveau trou noir – je n’ai aucun souvenir ! En revanche, je me rappelle de tout ce qu’avec mon meilleur copain, nous inventons pour décourager sa remplaçante que je déteste : sucre dans le réservoir d’essence de son vélo moteur, p’tits cailloux dans les maillons de la chaîne pour la faire dérailler, bombardement de balles de ping-pong alors qu’elle joue – fort mal d’ailleurs ! – du piano et surtout, quant à moi, insolence et désobéissance à chacun de ses ordres… ce qui me vaut des fessées paternelles auxquelles je réagis par des « tape encore, j’sens rien ! » Ai-je gagné la bataille ? Toujours est-il que peu après, « ouiii ! » notre vraie jeune fille revient… pour quelques temps, dit-elle, bref… elle ne sait pas trop !

S’ensuit une cohabitation entre elle, dormant à nouveau chez nous, et l’autre rentrant chez elle chaque soir pour revenir au matin. De cette baroque oasis, je n’ai, à nouveau, que peu de souvenirs si ce ne sont ceux de mes comparaisons : « Tu vois bien : elle sait même pas faire la sauce à salade ! Tu vois : elle est méchante ! Tu vois : elle arrive pas à m’aider pour mes devoirs ! Tu vois… tu vois… tu vois… Et, derrière chacun de mes griefs se cache ce bouillonnant nondit : « Reste… reste… s’il te plaît reste ! Ne m’abandonne pas toi aussi » Mais après 6 semaines, elle refait ses valises et va se marier avec l’homme au pull-over jaune !

Au printemps de ma 11ème année, j’entre donc au collège où tout est différent de l’école catholique : plusieurs prof’s se relaient alors qu’avant, une bonne soeur que j’aimais beaucoup assurait à elle seule toutes les branches ! Rapidement, en plus de cette adaptation scolaire, je dois faire face à certaines remarques de mes nouvelles copines de classe du genre : « T’as fait des mauvaises notes, c’est pas grave : t’as qu’à faire signer ton carnet à ta mère ! »… « Ben j’peux pas, elle est morte ! »… « Oh ma pauvre, j’savais pas ! » Jusqu’au jour où l’une d’entre elles fonce vers moi et, devant les autres, clame triomphalement : «T’es qu’une menteuse, elle est pas morte, ta mère ! La mienne m’a dit qu’elle est partie vivre avec un autre et que c’est ton père qui a tous les torts ! » Que répondre pour sauver la face sinon : « C’est pas vrai ! C’est toi la menteuse ! C’est elle, ma mère, qui n’est qu’une sale garce ! »

Oh ! Comme je regrette le cocon sécurisant de l’école catholique ! Oh ! Comme ma jeune fille me manque ! Mais à qui oser le dire ? La seule fois où je tente d’en parler à mon père, il me répond sévèrement : « C’est un peu facile et un peu tard de pleurer des larmes de crocodile alors que c’est à cause de toi qu’elle est partie ! Si tu avais été moins méchante avec elle, elle serait restée ! »

Tout à l’heure, j’évoquais les profonds dégâts provoqués par les mensonges sur ma mémoire et mon développement affectif déficient. Certes : si notre jeune fille est effectivement partie se marier avec l’homme au pull-over jaune, j’apprendrai bien trop tard de sa bouche que ce ne fut… mais absolument pas de ma faute mais, par dépit… mon père, avec lequel elle avait entretenu une liaison amoureuse durant les 4 ans… mon père ayant refusé de l’épouser et d’envisager d’avoir un nouvel enfant avec elle. Et ça, ça change tout… ou presque parce que, gobant ce mensonge et, en plus de me sentir à nouveau abandonnée me croyant, de surcroît, irrémédiablement coupable, voilà, vues avec du recul, quelles stratégies j’ai alors mises en place pour ne plus jamais m’attacher et vivre au mieux mes journées de préadolescente !

Première chose : me débarrasser de notre nouvelle jeune fille en étant, cette fois-ci, vraiment très, très méchante ! Et ça ne traîne pas : d’un commun accord avec notre père – ouf ! – elle s’en va !

Deuxième chose : démontrer, avec mes frères, que nous sommes assez grands (surtout moi, qui suis la plus petite !) pour nous débrouiller et qu’une femme de ménage peut suffire. Une adorable et un peu vieille dame remplit merveilleusement l’office repas reprisages durant 2 ans mais, pour des raisons de santé, doit y renoncer, ceci quand bien même elle nous aime et nous trouve tellement drôles et si… gentils !!

Après son départ, je décrète : « Ras l’bol de ces bonnes femmes qui s’en vont tout l’temps ! Maintenant, je suis assez grande pour faire à manger ! » Là, je dis « à manger » parce que tout le reste : nettoyages de l’appartement et des salles de classe, lessive et repassage, il y a belle lurette que nous nous y sommes attelés, avec mes frères, pour seconder notre père ! C’est ainsi que vers 14 ans, mi gamine-mi femme, je noue à mes hanches le tablier jeté par ma mère un hiver ! Du coup et « sur le tas », j’apprends à concilier les horaires de l’école avec ceux des repas et des jours de lessive ! Cartable sur le dos et filet dans la poche, j’enfourche ma bécane au sortir de la classe et, sillonnant les rues, je fais un détour pour aller aux « commis » (au début, j’achète essentiellement des boîtes de conserve !)… en chantant à tue-tête et… n’en pensant pas moins : « Facile d’être partie en nous abandonnant ! Faut qu’je fasse son boulot… Vraiment, je la déteste… » Et là… vraiment… je résume !!!

Pourtant si, la journée, je joue les dures en sifflotant et en rigolant avec mes copines (je suis devenue experte à donner le change !), quand vient la nuit, blottie sous mon duvet, je me lâche et, doucement pour que personne ne m’entende, j’appelle ma maman et lui parle : « Mais pourquoi t’es partie ? Pourquoi tu reviens pas ? Pourquoi tu m’écris jamais à mon anniversaire ? Pourquoi tu m’envoies pas de cadeaux à Noël ? Mais… qu’est-ce que j’t’ai fait ? Pourquoi tu ne m’aimes pas ? »

À ce propos, c’est également bien plus tard que j’apprendrai que, dans les 1ères années, ma mère nous a envoyé des cartes et des paquets que nous n’avons jamais reçus parce que chaque fois retournés à l’expéditeur par notre père qui était aussi parvenu – par je ne sais quelle entourloupe juridique – à supprimer tous les droits de visite…

Pour l’heure et ne sachant rien, je m’endors en mélangeant un peu tout : mon petit Jésus, le Bon Dieu et la maman en robe bleue que je m’invente puisque je ne me souviens plus du tout des traits de son visage, vu que mon père a brûlé toutes les photos la représentant… Et, me berçant toute seule, je ne cesse de répéter : « J’y arriverai… j’y arriverai… » … à quoi, je ne le sais pas trop mais… ça me stimule !!!

Durant ces années, dès l’arrivée des beaux jours et lorsque j’en ai terminé avec le ménage, je joue beaucoup au tennis en zappant mes devoirs et, durant ces années également, d’étouffantes crises d’asthme récurrentes et sans soins médicaux se multiplient, pouvant durer plusieurs jours au cours desquels, quoique suffocant, je m’invente des scénarios où mon papa appelle d’urgence ma maman pour qu’ensemble ils me tiennent la main pendant que je me meurs, étouffée par une crise fatale ! … mais… je ne meurs pas !!…

Et voilà, la « chose » arrive : j’ai 16 ans et dans quelques mois, je quitterai le collège où j’aurai obtenu, si tout va bien, mon certificat d’études secondaires en section commerciale.

16 ans ! L’âge de « la Promesse » (équivalent de la confirmation à l’église réformée). Là, sincèrement et de tout mon coeur, j’hésite : « Vais-je arriver, mon Dieu, à la tenir, cette promesse de Te rester fidèle à Toi, à Jésus (que je n’appelle plus « petit » puisque, à mon sens, il a grandi avec moi !), et… à notre sainte mère l’église ? » Je tergiverse beaucoup et finalement, pour faire plaisir à mon papa qui, bien que se disant agnostique, insiste pour que je la fasse… j’accepte, à l’unique condition – lui qui n’y va jamais ! – qu’il assiste à la messe en ce dimanche solennel ! … et il le fait !

Et c’est « comme ça » que, l’année suivante au sortir de l’école obligatoire, j’entre en adolescence ! Et quand je dis « comme ça », cela signifie, en vrac et pour faire court : avec qui je suis ! Une ado aimant rire et faire la folle avec mes copines des scouts où je vais chaque samedi après-midi, à des week-end et à des camps. Une ado préférant marcher en jeans et à pieds nus dans la rue plutôt qu’en p’tit costume jupe-veste et avec les chaussures à talons que mon père a absolument voulu m’offrir et que je porte, à 17 ans, pour enseigner la sténo, la dactylo et la correspondance commerciale aux jeunes filles de l’école privée paternelle ! Une ado qui, à force de se l’entendre claironner par ses frères, se trouve moche, grosse et bête ! Et surtout, avec ce que les circonstances ont fait de moi : une ado complètement abandonnique, sans repères féminin, en quête effrénée de douceur et affamée de tendresse maternelle, féminine… ne sachant pas vers qui – homme ou femme – tourner ses pensées, ses désirs et les élans de son coeur et de son corps en cette saison des amours juvéniles.

Un jour, n’y tenant plus, j’écris à ma mère dont j’ai trouvé l’adresse. De sa réponse qu’elle a déposée chez Mr le curé pour être sûre que je la reçoive, je n’ai plus souvenir si ce n’est que ses mots sont d’une douceur à laquelle je ne suis tellement pas habituée qu’au lieu de me combler ils me font mal et me perturbent à tel point que, pour la 1ère fois, je me soûle à coups de blanc-cassis ! Lorsque mon frère aîné me voit dans cet état, il me questionne et je lui raconte, en le faisant jurer de ne le dire à personne. Le surlendemain, je sais qu’il m’a trahie lorsque mon père me dit : « Tu as écrit à ta mère et elle t’a répondu ! Montre-moi cette lettre ! » Je mens en lui disant que je l’ai brûlée… Après un long silence, je l’entends dire : « Bon ! Si tu veux la voir, je t’y autorise ! » Devant ce revirement, je suis si abasourdie que je demande un temps de réflexion. Et je réfléchis tant et tant en culpabilisant, en m’autoaccusant de haute trahison vis-à-vis de la tribu et en imaginant, si je la vois, des inévitables représailles que j’aurai à subir à mon retour de chez elle qu’après une nuit d’insomnie je réponds « Non ! Je ne veux pas la voir ! » Alors mon père me dicte une lettre dont les mots m’échappent mais qui sont durs, cassants, irréversibles. Mots que, dans un état second je signe et qu’il va lui-même déposer à la poste.

Pour tenter d’y voir un peu clair et de verbaliser mon profond mal-être, j’invente de petits textes que je chante en gratouillant ma guitare. Un soir, mon père me demande : « De qui est cette chanson ? » « Heu… de… de Georges Chelon ! » « C’est beau ! Est-ce que tu réalises la souffrance de cet homme pour écrire de telles paroles ? » … Long silence de ma part ! Un ange passe ! Quelques jours plus tard, même scénario où il me dit : « Tu chantes à nouveau cette belle chanson… » Alors, doucement j’ose répondre : « Tu sais, c’est pas de Georges Chelon, c’est de moi ! » Sa cinglante réponse : « Arrête de t’exalter avec tes conneries ! » me cloue sur place et parvient à m’arracher le peu de confiance en moi qu’il me reste. Dans mon statut tout neuf d’enseignante et de ménagère à plein temps, je n’en peux vraiment plus ! Quand bien même je m’applique au point de devenir perfectionniste à outrance, rien n’est assez bien fait. Les « tais-toi sotte ! » paternels lorsque j’essaie d’argumenter me révoltent ! Mais… que vais-je faire de moi ? C’est alors que l’idée me vient de prendre le peu que je sais de ma mère comme « anti-modèle » ! Puisqu’en se mariant avec mon père elle n’avait, selon ses dires, aucune expérience, n’ayant connu que lui, eh bien : j’allais faire exactement le contraire pour tout connaître avant de – peut-être – me marier. Auquel cas, connaissant tout, je n’aurais pas envie d’aller voir ailleurs… comme elle !!!

S’ouvre alors tout un temps où je fume comme un pompier et bois comme un trou ! Travaillant consciencieusement la journée, je sors quasi chaque soir – souvent en claquant la porte – découchant le week-end et mentant… mentant tant et plus à mon père qui, me croyant chez des copines, ne sait rien de ma vie de patachon où je mène plusieurs liaisons « amoureuses » à la fois.

Certaines fins de week-end, ivre sur mon Solex et passant devant l’église, j’y entre et là, dans l’apaisante semi-obscurité près de mon Dieu, je pleure et lui raconte : mon amant de 50 ans, mes entêtantes et écoeurantes dépendances affectives, mes expériences amoureuses frustrantes et désolantes… et puis, le jour suivant, je recommence ! Ça dure presque 3 ans où, à part la drogue pas encore sur le marché, je m’essaie à tout mais… ça ne comble rien ! Toujours ce vide en moi, toujours ce manque d’une mère, toujours cette fringale de tendresse féminine, toujours ce profond et tyrannique sentiment d’abandon qui me ronge, qui me bouffe et m’aspire dans son gouffre de désespérance.

Une nuit de 1er août, recroquevillée sous mon duvet, je sanglote et crie à Dieu : « Et puis, je n’suis même pas sûre que Tu existes ! Peut-être que toutes ces histoires ont été inventées et que ça n’sert à rien de croire au paradis et à Jésus, Ton fils, mort et ressuscité ! Maintenant, mon Dieu, je dois savoir si Tu existes ou non ! Alors, si Tu existes, donne m’en une preuve. Si, dans un mois, Tu me fais rencontrer quelqu’un de doux, de calme, de fidèle, qui m’aime comme je suis et pour qui je suis et… qui croit en Toi, alors je saurai vraiment que Tu existes et, entre Toi et moi, ça sera « à la vie, à la mort ! » Mais si rien ne se passe, je continuerai ma vie de patachon et deviendrai putain ! Qu’est-ce que ça pourra faire puisqu’au bout du compte, ce sera le néant ! En échange, je Te promets, mon Dieu, que durant ce mois, je serai sage et ne me soûlerai plus ! » … Voilà, c’est à peu près en ces mots que j’ai conclu ce « marché » avec Dieu ! Marché sensé déterminer l’orientation de ma vie à partir de mes 20 ans !

Vers le 15 août, une amie me propose de partir camper aux Saintes Maries de la Mer. J’en parle à mon père qui bien évidemment refuse mais, peu importe puisque le billet de train que j’agite fièrement sous son nez est daté du 20 août, lendemain de mon anniversaire et… de ma majorité ! Dans le train des vacances, quel bien de refaire le monde et de rire à l’idée de notre trajet en stop entre Arles et les Saintes Maries où nous arrivons le soir et plantons notre tente giflée par le mistral ! … Mentalement avant de m’endormir, je dis cette prière : « Attention, mon Dieu ! Tu n’as plus que 11 jours !!! »

Oh ! Que j’aime ces minutes heureuses où je marche pieds nus et coiffée d’un chapeau de cow-boy ! Que j’aime, assise sur le trottoir, découper un poulet avec le couteau à cran d’arrêt que j’ai pris pour « au cas où ! » Que j’aime rencontrer des jeunes, boire un pot avec eux et rire… rire ! Pour la petite histoire, le seul jeans que j’ai pris est celui sur lequel j’ai écrit et dessiné plein de trucs « soixante-huitard » du genre : « Faites l’amour, pas la guerre », « Peace and love » et, en grosses lettres sur le postérieur moulant un peu mes fesses, « Paul VI », nom du pape en 1969 !

Le 23 août, l’envie nous vient d’aller au cinéma sans savoir où il se trouve. Qu’importe : dans une rue grouillant de monde, je demande notre chemin. À un moment, comme seul parmi la foule, un jeune homme au pullover rouge, aux cheveux noirs et au visage basané par le soleil aimante mon regard si intensément que je reste plantée là, sans plus marcher, n’ayant que l’élan de pousser mon amie dans sa direction en disant : « Va demander à celui-là ! » tant je n’aurais pas pu moi-même, littéralement paralysée d’émotion ! … il paraît que c’est ça, le coup de foudre !

Là, bien sûr, je ne vais pas raconter la suite en long et en large ! Simplement dire que, les jours suivants et vu que le coup de foudre est réciproque, le jeune homme – prénommé Gilles – et moi faisons plus ample connaissance et qu’à l’heure de mon départ pour la Suisse, non content de m’accompagner jusqu’à Arles, il prend avec moi le train jusqu’à Genève pour le reprendre, après tous nos « je t’aime » et notre « au revoir », en sens inverse jusqu’à Lyon où il habite.

Le 29 août, 2 jours avant la fin du délai que j’ai fixé à Dieu, je ne doute plus une seconde de Son existence et c’est entre nous, depuis ce jour, vraiment « à la vie à la mort », surtout depuis que je sais que Gilles qui « oui ! » croit en Dieu, n’aurait logiquement pas dû être aux Saintes Maries en août mais… en Bretagne. Projet avorté quelques jours avant son départ par un grave accident de voiture au cours duquel sa 2CV a roulé en tonneau sur un plan incliné pour s’arrêter à ras bord de la voie ferrée alors qu’un train passait. Indemne mais sans voiture, il rejoint des amis l’invitant à venir avec eux… où ça ? Je vous laisse deviner !!!

Dès notre retour, nous nous écrivons chaque jour et c’est dans l’une de ses lettres, à mi-septembre, qu’il m’annonce le décès de sa maman à laquelle il a eu le temps de montrer 2 photos en lui disant : « Regardela bien ! C’est elle qui sera ma femme ! » alors qu’à mon retour, j’ai dit à mon père : « Je suis amoureuse et… nous nous marierons ! »

Et, comme j’ai commencé ce Brin d’histoire sur le style d’un conte de fées, je vais le terminer par un : « Deux ans – et deux cartons à chaussures remplis de lettres plus tard – après le service militaire de Gilles… ils se marièrent, furent heureux et eurent beaucoup d’enfants (4) et de petits enfants (7) ! »

À ce point-là, nous pourrions nous écrier : « Oh yes ! A happy end », comme dans les films ! Et si, tout comme le matin succède au soir et à la nuit, nous assistions plutôt à « A happy beginning » ! Début d’un chapitre tout neuf où, pour être en paix avec moimême et vivre enfin de saines et belles relations d’amour et d’amitié, j’ai pu, doucement et à mon rythme, prendre le temps de rembobiner mon 1er chapitre pour en démêler un à un les brins : pas pour faire une lugubre introspection, mais pour mettre en Lumière – celle de Dieu qui est… Lumière ! – les évènements clés qui m’ont aidée, au fil des ans, à déverrouiller les mécanismes mortifères dont je voulais tant me débarrasser pour avancer toujours plus paisiblement vers… aujourd’hui et… vers demain encore !

Durant ce rembobinage de mes vingt premières années, j’ai clairement vu un brin différent se faufiler obstinément entre les brins noirs de mon tyrannique abandonnisme, les gris foncés de mes entêtantes dépendances affectives et les gris clairs de mes impossibles rêves : fil solide et obstiné de la discrète et indéfectible présence de Celui qu’enfant, j’appelais mon petit Jésus ou le Bon Dieu, et auquel j’ai dit qu’entre Lui et moi, ce serait « à la vie à la mort » !

Réfléchissant, dans mes coeur à Coeur avec Lui, à ma question d’ado : « Mais… que vais-je faire de moi ? » c’est au fil de Son Souffle d’amour que j’ai saisi Sa réponse : « Peu importe ce que les circonstances ont fait de toi ! Ce qui compte, c’est ce que, toi et Moi, nous allons faire de ce que ces circonstances ont fait de toi ! » Et ça fait maintenant 45 ans que ce compagnonnage entre Dieu – que j’appelle aujourd’hui Père – et moi tient bon, avec, jalonnant mes jours, plein de « Happy end » et de « Happy beginning » ! Et… ça n’est pas fini ! Voilà… c’est tout !

Réponse à cette question : « avez-vous revu votre mère ! » – « Oui ! À l’âge de 25 ans… mais aujourd’hui encore, bien que la rencontrant souvent, je ne parviens toujours pas à l’appeler maman ! »

En guise d’épilogue « paternel » : quelques jours avant sa mort, ce papa que j’aimais de tout mon coeur nous a demandé… « pardon pour tout le mal que je vous ai fait ! »

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